mardi 21 mars 2017

Guérir son mal avec une rame et la couleur de la mer

La pelle sur l'épaule, il faut donc repartir en quête de la patrie portative? demanda Bosseigne.

Et la langue?

Elle te suivra, ou te précédera, lui répondit la chouette blanche, perchée sur un cyprès. Jusqu'à ce que des gens de rencontre te demandent ce qu'est cette rame sur ton épaule brillante. Et tu sauras que tu es arrivé chez ceux qui n'ont jamais vu la mer, ni un bateau, encore moins une rame et là, tu sauras que tu peux revenir. Et ainsi guérir ton mal.

Marseille. Heimweh. Mal des Suisses. Patrie portative. La lecture de Barbara Cassin ouvre une fenêtre et me donne une rame.

Suffisante pour aujourd'hui?

Nous aurons toujours un mal en nous. Définitif.

Et nous lui donnerons aujourd'hui ce nom: mal des Suisses et ce sera suffisant.

Ensuite le jardin, les odeurs, les bruits vivants des hommes.

Oui, Bosseigne, ce sera assez pour tenir droite. Malgré genoux, malgré oeil coulant, malgré. Oui.

dessin SD

lundi 20 mars 2017

Exils, mer et sable, refuges, saints en tous genres.

Un premier refuge, le livre.
Son titre, Fin du tourment.
Le deuxième, c'est la mer.
Du Nord comme du Sud.
Qui donne cette respiration soufflée.
Les joues rougies.
Les mains fraîches dans les poches.
Un certain oubli de soi.
L'évêque des poissons

Refuges aussi dans les bois autour de la ville.
On dit que dans les fossés des jeunes hommes se cachent.
Vivant la nuit, dormant le jour.
Un peu comme des travailleurs nocturnes.
Mais eux, sans travail. Sans papiers.
Avec un horizon qui ne se dit pas en français.
Sans langue.
Venus de si loin que c'en est.
Sans mots.

On me donne les noms de leurs pays.
Je les écris sur un carnet.
Je voudrais dessiner leurs voyages.
Afghanistan, Soudan, Albanie.
Visages de garçons, jeunes et déjà.
Travaillés de lignes.
Une maison perdue.
À retrouver.

Revenue dans la mienne. Où tout est en place.
Vivre et continuer. Ni simple, ni difficile.

Je note la présence d'un saint au nom de broderie flamande, saint Erkambode et reprends la route. J'y ajoute des pieds nus, ceux des marcheurs de force et des enfants perdus, deux initiales aussi, H.D., une femme poète, dont Ezra avait cru bon de réduire son nom aux initiales, quatre jeunes garçons bouchers dans le train pour un poème de la viande, lessives aussi à faire au retour, broderies pour Patti Smith, ma grande vivante, trois pierres ramassées sur la plage, et quelques lignes bien rouges pour poursuivre à la course lente, les amis poètes. Il y a les ameisen et les autres. Je fais partie comme Hilda Doolittle des petites bêtes qui observent ceux qui écrivent les CANTOS.

Et prie mon saint au beau nom de me donner encore des pieds et des jambes pour arpenter la poésie.
Car sa terre est vaste. Et pour la dévaliser, il faut des forces. Alors, mangeons et buvons à sa santé!




jeudi 2 mars 2017

Ce qui manque (quelqu'un) reste invisible ( relisant PInget)

Relisant Pinget.
À débrouiller l'écheveau qui permet de retrouver le papier manquant sur la table. Retraçant allers et venues paroles et rencontres.
Sous un marronnier.
On se demande.
Pourquoi on se sent si étonné devant.
La merveille d'un printemps, ses fleurs, son recommencement.
Et puis vient le doute désabusé.. À force de suivre le calendrier.
Tous les ans ça recommence. Alors.


Relisant Pinget puis.
Un poète. Cédric Le Penven. S'étonnant devant la naissance de son fils.
Disant et redisant son étonnement. D'être père. D'avoir un fils.
D'être malgré soi encore un fils.
On pressent qu'il y a là. Une vraie nécessité. Dire l'étonnement. Être saisi.
Revenant à Pinget.
Quelqu'un d'invisible.
À la trace on suit du doigt sur la page son errance à la recherche du papier perdu. Le seul qui permettrait de. Enfin. Croit-il.
Exactement comme le fauteuil pour Bosseigne.
On se souvient combien la recherche du fauteuil importait davantage que le retrouver.
Ce qui manque.
Une fois récupéré, on peut continuer, croit-on. Son travail, sa journée, la vie. Et puis non. Parce qu'on ne retrouve jamais le papier perdu. Parti, envolé, glissé dans l'égout, parti pour de bon.
On se met à la recherche des coupables.
Gens épris d'ordre que n'embarrasse aucune hésitation sur la conduite à tenir devant une table encombrée de papiers de toute sorte.
Un animal curieux et voleur.
Le vent.
On ne sait qui accuser de cette perte irréparable.
De ce qui reste.

Et le printemps qui étonne.
Et l'étonnement devant les fleurs qui retombent en neige sur l'herbe verte et drue.
Faisant sur les cheveux une neige légère.
À se demander comment il se fait qu'à cet âge, le nôtre, on puisse encore s'étonner d'un tel événement saisonnier. D'un tel retour.
Et la nuit, les yeux grands ouverts sur la fenêtre vide, se demander encore.
Comment il se fait que tout recommence, sauf notre jeunesse.
Pourtant, justement la nuit, le printemps ressemble encore à l'hiver. Il a même gelé ce matin.
On se croit encore au bord.
C'est ce qu'on aime dans l'hiver. Les branches sans feuilles. Le ciel froid étoilé.
Comme si tout allait recommencer de nos espoirs, de nos rêves.
Comme si nous pouvions y croire.
Comme s'il suffisait de vivre assez fort pour faire reculer la.
Celle qu'on ne veut pas nommer de peur de la voir arriver, comme dans les cartes le neuf de pique retourné.
Mort.

Nous sommes si jeunes dans nos nuits et nos étonnements.
Jusqu'à nos colères, indignations, révoltes.
Notre étonnement est la preuve que nous ne.

Relisant Pinget. Vies étroites qu'un voisinage agace, qu'un papier manquant affole. Sous un arbre, une chaise. Puis deux. Une verte, une rouge. Les détails ont leur importance.

Il nous vient certains soirs, à cause d'un ciel exaltant de pureté froide, d'un verre de vin, de sourires, de musique, l'idée que nous aussi, comme la nature, nous allons renaître et enfin écrire l'oeuvre que nous avons portée toute notre vie. Comme si nous étions un arbre en fleurs porteur de toutes les espérances.

Et puis on monte se coucher, le miroir qui nous fait face est sans pitié. Ou plutôt reflète l'état exact de notre personne. Rides, cheveux, tout contredit notre enthousiasme printanier.  On ne cherche plus le papier manquant car c'est le fait de manquer qui tout d'un coup fait du papier un objet intéressant. Ce que nous montre le miroir, ce sont des choses qui sont là, devant nos yeux. Rien ne manque. Ou plutôt ce qui manque est invisible.

Comme le papier que cherchait le narrateur dans le roman de Pinget.
Invisible.












mardi 28 février 2017

Scrivere/écrire, Lucetta Frisa, traduction Sylvie Durbec


                  SCRIVERE                                      di Lucetta Frisa

La percezione del buio nello studio
mi insegna a non dimenticare
gli oggetti del giorno incolori e orfani
che scintillano assenti nello specchio.

Calma, nella notte,non invento nulla
neppure una parola logica- scrivo
respirando, tocco l’alfabeto infantile
che inavvertitamente si è fatto adulto.

Non ho imparato nulla di ciò che volevo sapere
Qualcosa scrivo ma dimentico o ricordo
fuori di me. Senza sforzo.
Il dolore c’è stato prima.

La percezione del buio nell’alta attenzione
ha distrutto  lo sfondo, invaso carne e cervello
che provano nuovi sopori.

E’ così facile scrivere. Lascio alla luce
ogni angoscia, pongo la mano sulla penna,
la stringo. Mi porta via,cieca.

Sur le blog de Fabrizio Centofanti, La poesia e lo spirito


Une tentative de traduction:

Écrire,
Lucetta Frisa


Percevoir l’obscurité dans le bureau
m’apprend à ne pas oublier
les objets du jour, sans couleur et orphelins
qui brillent d’absence dans le miroir.

Au calme, je n’invente rien dans la nuit,
pas même une parole logique, j’écris
comme je respire, me servant de l’alphabet d’enfance
qui sans me prévenir est devenu adulte.

De ce que je voulais savoir, je n’ai rien appris,
écrivant une chose, l’oubliant ou pas,
mais hors de moi, fuyant sans effort.

La perception du noir dans l’attention
la plus haute a troué le fond, envahi
la chair et l’esprit, créé de nouveaux sommeils.

Si facile, écrire. J’abandonne à la lumière
toute l’angoisse, je pose la main sur le stylo,
je le saisis. Et il m’emporte au loin, aveuglée.


lundi 20 février 2017

Le travail, dit Bosseigne, n'est pas toujours visible.

À cela que répondre?
On se tait.
Parole invisible.
Il s'agit de.
S'entreparler comme on s'entreregarde.
Mais le travail, recommence Bosseigne.
Mais la parole, dis-je.
Comme la neige qu'on espère.
Attendre la neige est une attente invisible.
La neige attendue elle-même ne se voit pas.
Quant au travail, il faut qu'il soit visible sinon.
Pas de salaire.
Cette monnaie invisible qu'est le salaire.
Comme le sel sur la neige.


Si on ne voit pas.
Qui est on?
Je n'ai pas dit, avec trait d'union. Non.
Mais qui est ce on dont tu parles, invisible?
Non, celui qui paie le travail.
Patron?
Chef de travaux, on dit, sur le chantier.
Pour être payé le travail doit être.
Fait?
Visiblement fait.
Alors les Magdaléniens?
Oui?
On ne sait pas qui a fait le travail de peindre les animaux dans les grottes profondes.
Artistes invisibles, dessins à peine visibles. Et peu à la fois, et à peine. À la lueur des torches.
Restent les petits pas d'enfants invisibles.
Eux tenaient les torches.
Travail visible, artiste invisible. Dessins à peine visibles.

Bosseigne avale son café brûlant. Moi non. J'attends un peu. Et je ne finis jamais ma tasse.
Un rond noir dessine le fond de tasse.
Et ce matin, premier matin où se voient les rayures du soleil levant sur le toit, en face.
Voilà, dit Bosseigne, qui annonce le printemps.

Nous vivons à la surface. Nous regardons. Nous voyons.
Mais notre travail reste invisible?
Comme nous, bientôt, conclut mon parent en quittant la pièce.
Et je reste là, devant le rond noir qui se découpe au fond de la tasse blanche.
Bien visible.
Et je souris.


lundi 13 février 2017

"Je ne suis ni vivant, ni sain, ni mort, ni malade." Invisible?

De qui est cette phrase?
D'un invisible.
La date: vendredi 23 mai 2003.
Il y en a d'autres.
13 juillet 1967.
Tous, nous ignorions que certaines catastrophes allaient arriver.
Et pas des moindres.
L'invisible qui prononça cette phrase écrivait il y a longtemps. 1352.
Pourtant sa phrase s'accroche à une montagne toute proche et très aimée.
Une montagne à la fois grammaticale (et donc poétique) et mythique, bien que je n'aime guère cet adjectif assez pompeux et galvaudé, mais l'ascension est longue et épuisante et il arrive que les mots disparaissent au profit d'autres, moins bien venus, mais utilisables par défaut.
Les mots deviennent inutiles dans l'air qui se raréfie.
Certains visiteurs s'y prennent à pied, d'autres à vélo, les plus paresseux en voiture.
La montagne est quelquefois invisible, noyée dans ses nuages, enneigée, pierreuse, inaccessible et lointaine. Et parfois si proche que c'en est pitié.


Le dénivelé est important. 1610 mètres.
Vouée aux gémonies, la belle montagne s'est vu nommer Dieu du Mal par Roland Barthes.
Accédant ainsi aux Mythologies.
La montagne n'est pas inaccessible.
Sauf certains jours.
On peut y apercevoir des silhouettes sur ses pentes, et on peut y reconnaître des morts mêlés aux vivants. Tous avancent à des rythmes différents. Il y en a qui sont partis il y a des siècles. D'autres n'ont pas encore commencé l'ascension, et de ceux-là je fais partie.

Me reviennent les paroles d'une ancienne chanson:
ici se fait le voyage
expérience du départ
de-part: je me sépare
tralalalalaire

Seul le souffle reste nécessaire. Les muscles se font peu à peu si les poumons se remplissent et se vident en un rythme régulier. Il y a des abandons, des larmes aussi et des éclats de voix dans les vallons. La forêt apaise les plus fatigués et les accueille dans son silence bruissant.

Et les poètes à leur tour escaladent les montagnes.
Malgré leur bonne et mauvaise santé.
Et arrivés en haut, dans le vent glacial qui apporte la neige, ils signent de leur nom sans hésiter. Prêts à recommencer? Pas forcément. Mais à écrire sûrement.

"Je ne commencerai à vivre que lorsque je trouverai la sortie de ce labyrinthe."

Il fallait porter le nom de Pétrarque pour établir ce lien entre la montagne et le Minotaure.
Et redescendre vers la plaine, en toute modestie reconnaître son erreur d'appréciation.
Et nier la beauté de la montagne au profit de l'invisible.

Je ne suis pas sûre que la beauté se soit effacée du paysage et de sa montagne.
On l'appelle Mont Ventoux.
À cause du vent.
Et d'autre chose.
Dont on ignore le nom.


dimanche 12 février 2017

"...dans une petite gare où fuient les génies..."..."le cerisier était mal baptisé..."

Ca commencerait avec ces deux morceaux.
La petite gare sous la neige, je la connais.
Et le cerisier mal baptisé, je le connais aussi.
Il est question ici de mots et de comment les donner à ceux qu'on aime.
Popescu (le cerisier) écrit : "Le mot mystère ne devrait pas exister."
Il l'écrit en français. Pas d'ambiguité, pas de secret. Plus loin, il dit encore qu'il s'intéresse aux arbres et aux mots, au cerisier-pyramide et à ses petits,  notre vie, écrit-il, peut être comprise en un seul mot.
Chappaz (la gare) sait que sa femme morte résiste dans les livres qu'elle a écrits, "l'à jamais de la personne" réside là dedans.
L'un n'a guère quitté sa terre étroite, s'y est inscrit, s'en est nourri, a engrangé les mots de ce pays dans le Livre de C.
L'autre, Marius Popescu, a quitté son pays, le jardin de la grand-mère, le cerisier, les paquets de 12 cigarettes à envoyer au grand-père maternel en prison, celui pour lequel ne comptait que les mots et qui, à cause de cet amour étroit, a rendu malheureux ses proches. À la différence du grand-père paternel qui, tout en servant la soupe à son petit-fils Marius, réfléchissait à ce qui fonde nos vies: "... nous savons, les deux, que chaque mot est plus incandescent et lourd qu'une météorite."

dessin SD

Une rafale de vent secoue violemment la haie.
Le jardin se met à remuer comme si la terre elle-même agitait arbustes et branches.
Une volonté souterraine à l'oeuvre?
Tel le doigt de l'enfant qu'il agite pour dire non comme on le lui a appris pour lui interdire certaines choses.
Mais on n'interdit rien au vent, ni à la terre.

La petite gare se trouve à Montricher, non loin d'une bibliothèque merveilleuse.
Une fois, je suis allée y chercher une belle personne qui arrivait de Genève.
J'étais en compagnie d'une autre belle personne.
Comme si m'avait été donné le droit d'être, grâce à elles, une habitante des jardins.
Et la légitimité à être là, dans une voiture rouge, malgré le chien blond dans le coffre.

Montricher est un endroit de lisière. De forêt, de langue, d'amitié. Et je ne souhaite qu'une chose, attendre encore mes amies devant la petite gare. C'est ce qui donne son mouvement à l'encre noire et fait bouger la haie, devant moi, de l'autre côté de la fenêtre.

On peut venir jusqu'ici avec un autobus.
Et descendre tranquillement, sa valise de sanpatri à la main,  pour rejoindre la petite chambre d'écriture qui ouvre sur un jardin avec un unique cerisier.
Quand l'autobus repart, la forêt le salue et reprend sa chanson solitaire.
Et vous et moi, reprenons le chemin qui grimpe vers le village, le coeur plein de gratitude pour ceux qui nous ont permis d'entrevoir dans le paysage une entrée possible, entre les mots, ceux de Popescu par exemple, ou de Chappaz.

De compagnie.