lundi 16 octobre 2017

À carnet trouvé, on ne regarde pas les dents (le camp des autres?).

Tu t'es demandée si c'était la fin.
Du monde.
De ton corps.
Si c'était fini.
La fin de toute beauté, de toute santé.

Le Portugal brûle.
Le Sud de la France attend la pluie.
Brême est dorée et douce.
Le Danemark a chaud.
Le ciel de Bretagne est jaune.
Trump n'a pas peur. Nous, oui.

Nous croyons que la fin est là. En même temps non.
Nous faisons des projets.
Continuons.
Nous lisons Cioran, et d'autres.
Sur la maladie.
Nous sommes même tentés de publier des livres.
Malgré.
Nous ne savons pas si nous appartenons au groupe des bien ou mal portants.
Mais nous connaissons ce sentiment d'être séparés quand nous sommes malades.
À l'écart.
Presque montrés du doigt par les bien portants.
Oubliant que nous sommes mortels, dès que le soleil brille. Réchauffe notre peau.
Dès que la maladie reflue.
Nous n'avons jamais rien appris.
Lorsque nous rejoignons le camp des bien portants.
Le camp des autres, nous l'abandonnons.

Dans les villes, pour peu qu'elles figurent sur un guide, les touristes affluent.
La preuve de notre inconscience, nous continuons à les visiter.
Malgré.
Nous ne croyons pas à notre fin.
Ni à la fin des villes que nous visitons.
Venise, disparaître? Impossible.
Malgré.
Nous nous voulons éternels.
Comme, croyons-nous, la Bibliothèque de Babel.
Malgré toutes nos douleurs, toutes nos horreurs, nos blessures, nous voulons que ça continue :
vivre au présent.
Malgré nos rides, nos plaies, nos cicatrices.
Seul le présent, temps acceptable pour conjuguer le verbe vivre, pensons-nous.

Dans notre aveuglement, dans notre illusion de liberté parce que nous pouvons encore voyager, nous tentons obstinément de croire que ça va durer. Pour nous et les nôtres. Nous cherchons des signes et en découvrons partout sur notre chemin.
Fleurs, feuilles tombées, merles moqueurs, tout dit la vie.
Même la mort des arbres en automne puisque reviendra le printemps.
Comme ces livres mis en carton et offerts au plaisir des passants.
Une seconde chance.

À carnet trouvé,
on ne regarde pas les dents.


Plus tard, hier, arithmérique d’amitié + lalamour



Plus tard, hier, arithmérique d’amitié

sur le petit marché
la dame toute fermée de l’intérieur sans mots
m’a vendu pour trois euros deux petits moutons de laine
puis comme je voulais lui acheter du gingembre
m’a donné la moitié du morceau
donné oui pas d’argent un cadeau
et elle n’a pas répondu à mon sourire en français
et je ne sais pas pourquoi elle était toute fermée
et m’a fait un don en allemand
peut-être pour ouvrir un peu la bouche
et son cœur aussi
sur le petit marché


Tombeau de Paula M-B à Worpswede

mais aussi
une plus une
la dame en robe longue 
noire et or 
entrevue
puis disparue
entre les arbres géants
d'un peu de forêt
entre deux rues
sortie d'un rêve de paula
ou d'un tableau de vogeler
est passée

en quelle langue
raconter ça

et à qui

dans le mot arithmérique
la lettre R n'est pas une erreur
mais l'amoureuse cachée





(Comme sur le dépliant du Musée Paula Modersohn-Becker où l'on voit deux portraits de femmes, l'un exécuté par Paula Moderson-Becker et l'autre par un artiste du passé, deux visages de femmes, deux silhouettes ramenées de nos promenades à Worpswede, ce matin sont revenues à la table d'écriture. La lune a accompagné la nuit de sa lumière blanche. Et l'encre noire, ou plutôt le crayon sur le papier, a dessiné avec la lettre L de lalamour leurs fugitives présences. On ajoutera aussi la lecture à petites gorgées de Khlebnikov et de Cioran. L'un, K. allégeant l'autre, C.)



dimanche 15 octobre 2017

Rouable est le mot.

Rouable est un petit instrument à racler les braises dans un four à pain.

Pain est un des rares mots monosyllabiques que possède la langue française.

Khleb en russe: le pain.

A Brême on ne sert pas de pain à table.

Angelus novus n'a pas besoin de pain.

Benjamin, dixit Didi-Huberman, est un historien chiffonnier.

À Marseille passait le chiffonnier: on l'entendait appeler.

Une ramasseuse d'épaves au regard dur est debout en face de nous.

Et je lis ces mots: nostalgie du néolithique, qui donnent sens à ma fatigue.

Vers où tourner la carcasse épuisée du marcheur solitaire. Fiévreux.

Nous résidons, comme Benjamin rue Dombasle, dans un immeuble sous un ciel immense.

Une hospitalité sans richesse, ni générosité.

Tout de même un lieu où peut dormir quelques nuits à l'abri du monde un poète.

Contrescarpe.

Une amie au loin tisse pour nous des couvertures soyeuses et tendres où reposer une fatigue très

ancienne, venue du néolithique.

À travers des paysages dont certains sont de petits miracles, nous passons, nous filons.

Ce n'est que plus tard qu'ils nous manqueront et que leur beauté s'inscrira en faux contre notre

lassitude.

Pour le moment, nous sommes dans l'attente de nous-mêmes.

Nous attendons une vigueur nouvelle.

Nous ignorons si le mot rouable va lui permettre de revenir nous donner l'envie de sortir.

Aujourd'hui.
hortensia bleu de Worpswede

samedi 14 octobre 2017

Namenlosen, heimatlosen: "je promène le vieux" Henri Michaux.

Au début, à nouveau.
Tout ce qui a été perdu, noms, pays, papiers.
Tout ce qui est perdu depuis le début.
On dit: cessez donc de ressasser du vieux.
De promener la vieillerie.
Mais.
Partout aux murs de vieux mots.
Dans les bouches aussi.

Je retournerai dans un lieu ancien. Près de la mer.
Je ne suivrai pas la ligne effacée des pas de W.B.
Mais.
Nous serons l'un derrière l'autre dans la carrer del Mar.
À Port-Bou.
Comme partout je marcherai derrière des fantômes.
Avec sur l'épaule un souvenir de petit singe joyeux.
Malicieux.

Beaucoup plus loin regardera l'Angelus Novus. Exactement vers Jérusalem.
Regard vers l'est, toujours.
Me rappelant les lectures de Scholem faites à Marseille.
Et tout à coup un nom et un appartement, rue Crudère reviennent en mémoire.
À cause du nom qui est en fait aussi un prénom, Benjamin.
Un prénom juif, disait ma mère. Son ami s'appelait Benjamin B.
Une inversion et hop, vous disparaissez.
Votre nom de Benjamin devenu un prénom, et votre prénom devenu un nom:
c'est ce fameux retard, un jour de plus ou de moins, qui fait de vous un namenlos.
L'appartement de Benjamin B. à Marseille était un vrai foutoir.
Empilement de journaux, mémoires à conserver, temps retrouvé de la peur?
L'ami de ma mère avait peur de la guerre. Il l'avait connue. La peur, la guerre.
À Marseille?

Il s'agissait de "vaincre le capitalisme par la marche à pied".
Traverser les Pyrénées.
Es-ce qu'on peut vaincre le nazisme par la marche à pied?
Conserver en toutes circonstances un demi-pied de retard.
En fait d'avance.

Rappel: Entre 1939 et 1945, 225 camps d'internement en France.
Je rappelle celui de Douadic en Brenne.
Rivesaltes, Le Vernet et d'autres.
Où en est-il question?
Namenlosen, heimatlosen.

Ici, à Brême, tout en haut de la maison où je suis hébergée, en silence, je lis et relis le nom de Walter B. dans les livres que j'ai apportés avec moi. Ce nom entoure le petit appartement haut perché dans le ciel, me rappelant que tout se poursuit et qu'ailleurs des humains cherchent une route et un endroit où déposer leur fatigue. 
Sans bagages ou presque pas. 
L'un d'entre eux traîne après lui une valise noire pleine de vent. 
De sable, d'oubli. 
Un feu.





vendredi 13 octobre 2017

Né fatigué, il avance tout de même. Lui, l'écrivain retardataire.

Né fatigué, il avance tout de même. Lui, l'écrivain retardataire.
On ne se remet pas de sa naissance, de son enfance, de son âge adulte.
On n'en revient pas non plus, d'être encore en vie, ni de se sentir épuisé.
À ce point?
On se sait en retard.
Éloigné.
On s'est mis soi-même en retard.
Parce que trop épuisé pour expliquer parfois.
Pourquoi.
Malgré la joie.
Venue de l'amitié.
On aime le mot malgré. De mauvais gré, non.
Mais malgré.
Lui d'abord. Les autres ensuite. Malgré sa fatigue.
Tous les mots sont une chaîne.


L'écrivain fatigué est nécessairement retardataire.
Sa naissance déjà, toute une affaire de temps. De mauvais temps.
Il aurait dû naître plus tard. Ou plus tôt.
En tout cas il est né fatigué.
Au-dessus de son berceau, querelles.
Il lui semble encore les entendre.
Malgré. La distance. La mort de ses parents.
Trois autour d'un berceau, c'était un de trop.

Ne se remet pas d'être debout. D'avoir des genoux.
Des pieds en état de marche. Ou presque. Mais.
Se méfie instinctivement des optimistes.
Dans le grenier où on l'a logé, il rêve à cause du ciel très vaste.
Un ciel allemand. Il se demande si Walter Benjamin est passé par là.
Là?
Son lit est plus grand que celui de la rue Dombasle où dormait W.B.
Mais.
La fatigue certainement, l'épuisement même, le désespoir. Et surtout la frontière.
Là: une langue après l'autre, une souffrance après l'autre, puis toutes ensemble.
Lourdes aux épaules.
Font mal.
Un ange pourtant.
Venu du Nord.
Venu du Sud.
Et comme souvent la peau de l'un glisse sous la peau de l'autre.
Marseille pendant la guerre, ses parents arpentant la Canebière.
Plus tard, à son tour. Accélérant le pas, malgré sa fatigue.
Parce que, dans ce grenier, il apprend que ses parents ont croisé la route de W.B.
Malgré.
Ce qu'il sont. Tous.
Des retardataires, traversant les lignes sans les voir, flânant de fatigue en fatigue,
à  la recherche des mots justes. Perdus au labyrinthe des regards. Cherchant.
Non pas leur route. Mais la phrase exacte, le mot, le sens.
Alors s'égarant, s'épuisant, et là, en face de la nuit, le fantôme tendre hésite.
À leur porter secours.
C'est le fantôme des anges disparus, des errants, égarés sans boussole.

L'ange de Klee enfermé dans une valise s'échappera pour nous sauver.
Ange noir et blanc, ange bariolé, ange sauveur.
Malgré notre mauvaise fatigue.
Malgré l'odeur de fièvre.
Et la poussière.
Cet ange viendra à notre rencontre depuis les toits et survolera la ville sans hâte,
sûr de nous trouver à l'attendre, malgré.
Walter Benjamin a donné les papiers à Hannah et l'a vu les plier et les mettre dans son sac.
Et l'ange?
Le ciel est totalement noir maintenant, murmure W.B.
Je ne peux que lui donner raison.








vendredi 6 octobre 2017

De nos jours l'humanité est si cultivée qu'on ne trouvera plus la chose spécialement curieuse...

On me dit.
Tu me dis.
Voix du téléphone.
Qui raconte l'histoire des roses.
Et sur le rosier tordu, trois roses écloses.
Malgré.

Malgré le mistral.
Malgré l'animosité du monde.
Catastrophe des roses.
Industrie des fleurs coupées net.
Malgré.


Voix du lointain, voix des jardins et du nouveau, de l'ancien et du moderne.
Choses qu'on aimerait écrire ici. Malgré.
La grammaire lancinante des pronoms inverse le verbe.
Sous la cendre, la vie repousse.
J'ai appris de ta voix une chose sur les roses.
On, je, il, elle, tu.
On se tue à nous expliquer le monde.
On est désarçonné. On. Tombe de haut.
Au pied des rosiers.
Piqué de plein fouet!

En tranchant net la tige, on voit si la rose sent bon ou pas.
Si sa tige est droite, sûr qu'elle ne sentira rien.
Ne sera pas émue, la rose, par le coup.
Cuisse de nymphe émue, m'avait donné le nom, l'amie morte depuis.
Si sa tige ondule, elle odorera la main qui l'a tuée.
C'est ce que j'apprends de Denise, la savante jardinière.
J'ai écrit (et entendu) odorer, ni adorer, ni honorer.
Un autre verbe pour les roses de mon amie.



Ensuite. Plus tard. Et si j'essayais tout de même d'aller écrire au café qui va fermer?
Aussi ouvrir chaque matin le livre de Walser qui est à côté de ton lit et noter quelques lignes en guise de prière du matin. Par exemple cet étrange récit lu aujourd'hui.
L'histoire d'Helbling. Tu as commencé à lire.
"De nos jours l'humanité est si cultivée qu'on ne trouvera plus la chose spécialement curieuse qu'un homme comme moi se mette à sa table pour noircir du papier avec sa propre histoire. Elle est courte, mon histoire, car je suis encore jeune..."
Femme, as-tu rectifié, déjà vieillissante, as-tu ajouté.
Et tu t'es arrêtée un peu plus loin.
"Peut-être ai-je raté ma vocation, pourtant je crois très fermement qu'il en irait de même avec chaque métier, que je ne procéderais guère autrement, allant à ma perte."
Y allant, oui, presque en courant, joyeusement.
Retourner au café, même si café de village, ce sera lieu d'écriture.
Idiote. Toujours. Tu n'as pas d'auto. Tu pourrais y aller à pied.
Trop loin. Lumière de vent revenue. Froides rafales.
Rien à voir avec route suisse de La Sarraz.
De Romainmôtier ou de Corcelles-le-Jorat.
Et puis route solitaire à tant marcher pour rien au monde.
Bordée d'autos rapides et de vent.

Alors j'ai couru voir plus proche.
Les roses de mon jardin pour leur raconter.
Leur demander aussi. Que savent-elles du métier?
Tiges roucoulantes et épineuses aux doigts, que sentez-vous?
Toutes ont répondu qu'elles odoraient plus fort le soir que le matin.
En ce moment. Avant mon départ pour les pays du Nord.
Et qu'elles se préparent au froid, au vent glacé, à mon retour.
Dans l'escalier de la tour le vent hurle sa chanson mauvaise.

Disaster. Des asters dans les fossés.
Catastrophe des roses et désastre du monde.
On dit ici roubines pour fossés.
Et personne ne nomme les asters.
Fleurs des disparus revenus.
Malgré.
Ombres violettes sous le vent.




jeudi 5 octobre 2017

Le café où je n'écris jamais va fermer 15 jours.


Le café où je n'écris jamais va fermer 15 jours.
et voilà que je suis sans voix.

On a des rêves.
On se croit.
On se voit.
Ecrivain, poète.
On en voit tous les jours qui.

Et puis non.
Le café du village va fermer quinze jours.
J'avais écrit : je me quinze à vous le dire.
Et voilà que je porte aujourd'hui le numéro quarante.

Est-ce que je me quarante à présent?
A Nîmes où je lirai ce soir, je suis l'écrivain quarante.
Me rappelle ma mère: l'an quarante.
Nuit blanche de Boulbon où.
Le Petit a quitté la place.
Laissant grand le lit blanc.

Le café de Barbentane où je n'ai jamais écrit une ligne.
Pour travaux va fermer.
Me le rendront-ils tel qu'il est aujourd'hui?
Moi aussi je serai absente.
Pour travaux allemands.

On croit, je crois.
Comme les autres.
En rien, au café, aux mots.
Aux orchidées de la patronne du café.
On croit être écrivain.
Alors on imagine écrire au café comme.
Nathalie Sarraute par exemple.
Et puis non.

Le ciel est doré de froid matin.
Je me demande si je vais aller au café.
J'emporterai mon carnet.
Au café de Barbentane; mais je me souviens.
Il est fermé pour quinze jours.
D'écrivain retardataire ne reste que l'adjectif.
Définitivement.

On ne se prend pas en photo devant le café, non.
On voudrait bien avoir une image à montrer.
Mais non.
Une image blanche où seuls les mots.
Trop d'images, disait une amie, trop de visages.
Grotte Chauvet peut-être le café?
Seulement des animaux et des orchidées sur les murs.
Ce serait bien.
Pas d'images.
Du café qui est fermé pour cause de travaux.
Je me quarante à me le dire.